Juste comme la série TV Black Mirror de Charlie Brooker, Ingrid Goes West (Matt Spicer, 2017) est un portrait sardonique de l’obsession actuelle par des réseaux sociaux. Son protagoniste, Ingrid Thorburn (Aubrey Plaza) est une fanatique de Instagram qui se nourrit d’illusions d’amitié avec des femmes glamour qu’elle suit. Pleine de ressentiment quand elle n’est pas invitée à un de leurs mariages, elle y assiste avec une matraque paralysante et agresse la jeune mariée. Selon le genre de film noir, Ingrid se sortit de son épisode maniaque toujours accro à son Instagram. Ayant besoin des promesses d’amitié instantanées autant que jamais, elle trouve rapidement une remplaçante dans la personne incroyablement merveilleuse de Taylor Sloane (Elizabeth Olsen).

Les spectateurs vacillent entre rire et grimacer quand Ingrid se met à suivre Taylor partout et à s’insérer dans sa vie. Il est quelque chose de vide et de troublant au cœur de personnage de Ingrid comme elle forme sa personnalité autour de celle de son idole – s’installant dans une maison sur la même rue de Venice Beach, allant dans des mêmes restos très chics, achetant les mêmes sacs, et lisant les romans de Joan Didion et Norman Mailer que cite Taylor sur sa page Instagram pour lui donner un peu de « profondeur ». Mais n’arrivant pas à attirer l’attention de son idole, Ingrid finit par faire quelque chose de plus extrême, s’introduisant dans sa maison et volant le petit chien de Taylor pour qu’elle puisse faire semblant d’avoir sauvé un chien « perdu » et avoir un prétexte à parler avec Taylor et devenir sa nouvelle meilleure amie.

Même quand Ingrid s’agit d’une manière perturbée, le film brouille la ligne entre sa folie et la folie du monde Instragram auquel elle veut tellement appartenir. Peut-être Taylor ne se montre aussi désaxée que Ingrid, mais parlant dans le contexte de leur fixation avec Instagram, les deux ne sont pas très différentes. Si tout est inventé chez l’identité virtuelle de Ingrid, c’est le même cas pour son star. Derrière l’existence brillante de Taylor sur Instagram, Ingrid découvre que tous les bijoux de sagesses qui décorent sa page sont pris de romans qu’elle n’avait jamais lus. Ses projets pour acheter la maison à coté et la transformer en une boutique nommée Desert D’Or ne sont qu’un rêve copié de quelqu’un d’autre, puisque The Deer Park n’est pas son livre préféré comme elle prétend mais celui de son mari Ezra. Derrière sa façade bohémienne comme photographe pour des marques luxes, mariée à un artiste émergeant, le vrai job de Taylor est de maintenir (à plein temps) les illusions de sa page Instagram, pendant que le processus créatif de Ezra est de prendre des peintures originelles d’autres artistes et d’y superposer des hashtags colorés.

Donc quand Ingrid achète une des « peintures d’Ezra », lit The Deer Park, et commence à fréquenter tous les endroits « sacrés » qui apparent sur l’Instagram de Taylor, ce n’est pas comme si Ingrid vole une vraie identité. Elle approprie d’une existence qui n’est en soi-même qu’une poupée russe de personae affectées, qu’amalgame d’appropriations superficielles, présentées pour respirer de l’authenticité désirable. Au cours du film, la relation symbolique entre Taylor et Ingrid est devenue entièrement ironique. Ce n’est plus Taylor qui semble comme la version idéale et raffinée de Ingrid, mais Ingrid qui suggère l’identité vide et désespérée que cache Taylor. Ingrid est comme la jumelle noire et perturbée de Taylor, une ombre qui la suit littéralement partout et lui rappelle à quel point sa vie n’est que fabrication totale.

C’est le potentiel de Ingrid d’agir comme l’anti-héro milléniale qui nous inspire. Elle a un instinct exceptionnel pour détruire les sourires et joies des moments « Instagrammés », d’exposer leur perfection artificielle d’un seul coup de délire. Une autre actrice aurait pu réduire Ingrid à une caricature d’une harceleuse de réseaux sociaux, mais Aubrey Plaza est brillante dans ce rôle, façonnant un personnage qui est manique et manipulatrice mais humainement vulnérable. On s’identifie à son anxiété comme elle regarde les vies « plus heureuses » et « plus désirables » d’autres personnes sur Instagram. Même quand elle agit d’une manière affreuse, on se compatit à sa lutte désespérée de se faire aimer et accepter. La persona qu’elle assume, les histoires qu’elle raconte, et la vie « faite pour Instagram » qu’elle poursuit sont toutes fausses, mais l’isolement qui est derrière ne l’est pas.

Le dénouement du film de Spicer nous laisse avec beaucoup d’incertitudes envers Ingrid et la question de si elle retombera simplement dans la même obsession avec Instagram, comme au début. La dernière vidéo confessionnelle qu’elle affiche sur sa page frappe comme un moment rare d’introspection et de lucidité, comme une recognition tragique de la misère qui a définit sa quête pour la validation sur des réseaux sociaux. Mais aussi rapidement, le dernier cadre du film mine cette implication plus humanisant et rassurant, en nous montrant Ingrid comme elle regarde avec plaisir tous les « likes » et commentaires qu’a reçue sa vidéo, une expression sur son visage qui communique d’une manière inquiétante l’incurabilité du protagoniste dans A Clockwork Orange.

Comme l’épisode de Black Mirror, « Nosedive », Ingrid Goes West nous force à se demander si son protagoniste continuera à rejeter des vrais amis en faveur des admirateurs, et des vraies relations  en faveur de la validation instantanée en masse, ou si elle « se réveillera » et apprendra à apprécier les rencontres authentiques parmi toutes qui sont superficielles. Le film de Spicer pose aussi des questions qui sont similaires à celles dans « Fifteen Million Merits (Black Mirror) sur la possibilité de l’authenticité, de rébellion, et de stabilité mentale dans un monde saturé de médias où l’auto-expression et même l’articulation des souffrances, deviennent réductible à une simple performance. Pourtant, Spicer insiste que son film n’est pas censé être interprété comme une attaque sur la technologie et l’Instagram mais comme « un appel à l’authenticité ». Il espère que même avec ses avertissements sur le vortex visuel d’aujourd’hui, Ingrid Goes West peut inspirer les jeunes à « être eux-mêmes sur les réseaux sociaux. »  

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