Dans son entretien avec Indiewire, réalisatrice Nancy Buirski a parlé de ses débuts dans le monde du cinéma comme fondatrice du Full Frame Documentary Film Festival. Ce qui l’a surpris le plus au fils des ans est que très peu de documentaires parmi les centaines qu’elle a vus à son festival étaient disposés à expérimenter d’une manière artistique. « Bien sur, c’est difficile d’avoir foi dans ses propres capacités, surtout la première fois qu’on tourne un film, » a-t-elle avoué. « Mais pour moi, d’avoir recours à une approche conventionnelle risque d’étouffer même le sujet le plus émouvant. » Pour la plupart, l’œuvre de Buirski a évité une optique basée sur des formules. Expérimental mais discret, ses créations réfléchies de photographies anciennes, de film rare, et d’entretiens intimes ont réaffirmé le pouvoir subjectif du documentaire, en montrant à quel point l’histoire et sa reconstitution dépendent des éléments personnels.

Le premier documentaire de Buirski était sur la décision de la Cour Suprême, Loving v. Virginia (1967) qui a déclaré inconstitutionnelles des lois interdisant le métissage. L’affaire a été portée au nom de Richard et Mildred Loving, un couple en Virginie emprisonnés par la police locale pour avoir violé l’interdiction sur le mariage interracial. Buirski se souvient que de tous les documentaires qu’elle a vus sur le mouvement des droits civils, aucun n’a traité le cas clé des Lovings et leur lutte emblématique pour l’égalité en matière du mariage. Cette omission était sa première motivation en filmant cette histoire.

Les premiers gens qu’elle a abordé pour faire ce projet étaient les avocats des Lovings, Phil Hirschkop et Bernie Cohen. Ils ont suggéré qu’elle parle avec Hope Ryden, une réalisatrice documentaire dans les années qui était venue en Virginie dans les années soixante pour faire un entretient avec les Lovings. Quand Buirski l’a contactée, elle avait toujours des vidéos maisons qu’elle a faites et qui étaient encore en condition exceptionnelle. Avec les photos que Grey Villet a prises du couple, le film de Ryden prête une qualité intime à The Loving Story qui est rarement vue dans le genre documentaire. Comme Buirski a noté, « Les Lovings ne semblent pas comme deux personnes prises dans une cause, mais plutôt épris l’un de l’autre. Similairement au film de Amma Asante A United Kingdom (2016), c’était le pouvoir simple de leur amour qui a changé l’histoire et qui parle encore aux spectateurs d’aujourd’hui. Dans le documentaire de Buirski, il y a un message universel que l’amour est capable de défier les restrictions hostiles de la société. Lors de sa sortie, c’était vu comme symbole de l’égalité en matière de mariage à la suite de Proposition 8 et ses menaces aux droits des homosexuels.

The Loving Story serait l’inspiration pour le film de Jeff Nichols, Loving (2016), financé par Buirski, avec Ruth Negga et Joel Edgerton dans les rôles principaux. Buirski était aussi la force créative derrière ce projet et elle a expliqué qu’en travaillant sur le documentaire, elle envisageait l’histoire également comme un film de fiction. Étant donné qu’elle a consacré beaucoup de temps à parcourir des vraies images des Lovings, la réalisatrice aurait pu être facilement déçu avec cette version fictive, mais les acteurs ont réussi énormément à incarner sa vision, et Buirski louait la capacité de Negga et de Edgerton de « saisir l’esprit et la tendresse de ce couple. »

Avant de reprendre le thème de la justice raciale avec The Rape of Recy Taylor, les premiers deux films de Buirski se sont concentrés exclusivement à maximiser le pouvoir du documentaire de relater l’expérience individuelle. Afternoon of a Faun (2013) était un hommage à la ballerine américaine Tanaquil Le Clercq, la vedette du New York City Ballet dont l’essor rapide a été brutalement écourté par la polio qu’elle a attrapée à l’âge de vingt-sept ans. Comme il retrace la trajectoire tragique de sa carrière, le film donne des aperçus intimes de ses relations « muse-artiste » avec des chorégraphes célèbres George Balanchine et Jerome Robbins, ce qui finit par créer une sorte de journal privé inscrit dans un plus grand contexte documentaire. Ponctué par une voix off de sa correspondance personnelle avec Robbins, des extraits de ses performances qu’utilise Buirski ont une puissance saisissante qui nous fait voir les mouvements élégants de cette danseuse comme une extension de son esprit et de sa résilience intérieure. Avec son style éthéré qui égale son sujet, Afternoon of a Faun est considéré par des critiques comme l’œuvre le plus accomplie artistiquement de Buirski.

Il y avait des éloges, mais pas autant, pour son documentaire suivant sur Sidney Lumet, un projet lancé par la série de PBS « American Masters. » Buirski était chargée de prendre un entretien de 14 heures qu’a fait Daniel Anker avec Lumet en 2008 et en construit un documentaire. Comme avec ses films précédents, Buirski insistait sur le film reste sur un ton personnel, disant, « Je voulais que Sidney Lumet lui-même raconte son histoire . . . qu’il nous guide à travers sa carrière et son monde. » Le film s’axe particulièrement sur un incident très grave pendant son temps comme soldat posté à Calcutta, où il a témoigné d’un groupe de soldats américains violer une fille indienne de douze ans. Les liens que Buirski fait entre ce traumatisme et le cinéma engagé de Lumet constituent la structure thématique de son documentaire, nous encourageant encore une fois à voir son sujet d’un point de vue profondément personnel, du point de vue d’un homme qui tente inconsciemment de réparer cet acte atroce qu’il a vu pendant la guerre et qu’il n’a pas su arrêter.

La violence sexuelle et le sujet du documentaire le plus récent de Buirski, The Rape of Recy Taylor (2017), qui raconte le viol horrifiant d’une jeune femme noire en Alabama des années quarante, commis par six adolescents blancs qui l’ont kidnappé quand elle rentrait chez elle après la messe. Le cas de Recy Taylor, saisie par Rosa Parks, est devenu une force de galvanisation pour le mouvement émergent des droits civils. Par contre, aucun de ses agresseurs n’a jamais été arrêté, une absence de justice qui trouve son parallèle contemporain dans la brutalité commis par la police contre les jeunes hommes noirs en toute impunité. Le cœur du documentaire de Buirski se doit au livre de Danielle McGuire At the Dark End of the Street: Black Women, Rape, and Resistance—A New History of the Civil Rights Movement From Rosa Parks to the Rise of Black Power. Ceci avait un rôle crucial en reconstituant ces événements pour l’écran, étant donné que tous les dossiers sur le cas de Recy Taylor dans les bibliothèques et palais de justice locaux ont été effacés. « Sans le livre, » a dit le frère de Taylor, « le film n’aurait jamais pu être réalisé. »

Alternant entre des témoignages actuels de sa famille, du vieux film de Abbeville, Alabama, et des extraits de races films, The Rape of Recy Taylor hante des spectateurs avec le spectre de ce crime presque entièrement oublié par le public. Comme « artefact et accusation » (Indiewire), c’est une antidote rude et nécessaire à l’oubli collectif et un rappel qui se donne à réfléchir au progrès qu’on n’a pas encore réalisé au niveau d’égalité raciale dans la société américaine. Son impacte fait penser à la description passionnée du film documentaire donnée par Raymundo Gleyzer, qui dit qu’un bon documentaire est la cartouche qui rompt le silence et réveille la conscience.

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