Cette année à Cannes, on parlait beaucoup de la réalisatrice zambienne Rungano Nyoni. Les spectateurs du festival disaient qu’il ne fallait absolument pas rater son premier long métrage I Am Not A Witch, qui montre toutes les caractéristiques d’un futur auteur de cinéma. C’est-à-dire que le sujet du film est personnel, qu’il est filmé d’une manière exquise, et qu’il est inimitable et unique. Son protagoniste est une fille de neuf ans qui s’appelle Shula, accusée d’être sorcière par un groupe de villageois. Elle est donné un choix : de vivre en exil avec d’autres « sorcières » ou de « se faire transformer en chèvre », une expression ironiquement « magique » qui sous-entend qu’elle sera tuée.

Rungano Nyoni est née en Zambie, mais elle a déménagé à Walles quand elle avait huit ans. D’une manière prophétique, son prénom veut dire « conteuse » dans la langue Shona en Zambie. Son rêve initial était de devenir actrice et elle a obtenu son master dans les arts dramatiques à Central St. Martins University. Pourtant elle s’est rendue compte qu’elle préférait travailler derrière la caméra, et en 2006, elle se consacrait à plein temps à la réalisation, à l’Université des Arts Londres. « Quand j’étais à l’école de cinéma » Nyoni a-t-elle dit, « Il y avait toujours une inégalité entre les hommes et les femmes. J’avais toujours des problèmes qu’eux, ils n’avaient pas. Ils me disaient, ‘Je ne sais pas pourquoi tu trouves tout ça tellement difficile,’ et je ne pouvais que pousser un soupir. » En plaisantant elle a comparé I Am Not a Witch à ses propres expériences comme réalisatrice, « Devrais-je devenir un chèvre ? Or devrais-je devenir femme et vit avec toutes les difficultés et injustices qui vont avec ? »

Son premier court métrage « Yande » (« My Great Happiness ») est sur les femmes afro-américaines dans l’industrie de la mode qui essaient d’occidentaliser leurs apparences pour se conformer aux idéaux sociétaux. Puis elle a réalisé plusieurs courts-métrages acclamés, dont The List, Mwansa the Great (son premier film en Zambie), The Mass of Men, et Listen, sa collaboration avec le réalisateur finlandais-iranien, Hamy Ramezan, qui s’est qualifié pour un Oscar et qui a souligné des problèmes de discrimination contres les musulmans en Europe.

Maintenant, son long métrage, I Am Not a Witch, a été projeté à la Quinzaine des Réalisateurs et l’a fait sélectionner pour la Résidence Ciné Fondation de Cannes. Ce sont des hauts honneurs pour une réalisatrice débutante qui a montré une maîtrise rare de style et de sujet. Ayant visité une communauté de sorcières au Ghana avant d’écrire son scénario, Nyoni recrée ces camps dans toute leur complexité triste, satirique, surréel et contradictoire, comme des sites d’exile et de stigmatisation, d’exhibition exotique, et même de sanctuaire. C’est un endroit où les femmes sont arbitrairement emprisonnées, où des touristes viennent observer leur condition comme un musée, et où en dépit de tout, ces femmes accusées sont protégées contre la persécution de leurs villages. Comme Ousmane Sembène, Nyoni montre du doigt les dangers de la superstition africaine et de l’autosatisfaction occidentale, tout en examinant les formes de solidarité qui émergent entre les femmes vis-à-vis leur subjugation par des traditions grossières et misogynes.

Des critiques ont tous commenté de l’allégorie féministe de ce film, mais Nyoni n’a pas hésité à avouer dans ses entretiens qu’elle n’avait pas initialement envisagé son film de cette manière. En commençant, elle avait pensé son film comme sur le prix de la liberté plutôt que sur la misogynie. Le choix qui se présente à Shula – de rejoindre le camp de sorcières ou de « devenir chèvre » – était inspiré par un conte de fée français, La Chèvre de Monsieur Séguin, sur une ferme de chèvres qui veulent s’échapper mais tout en sachant qu’un loup rôde juste à l’extérieur de leur enclos, ce qui garantit leur mort si elles tentent jamais de se fuir. « C’est sur quand le désir d’avoir un moment de liberté devient plus fort que la peur de la mort, » écrit the Independent. Ces impulsions conflictuelles sont aussi au cœur de l’histoire de Shula, montrées par des images qui sont aussi incisives qu’éthérées. Avec les autres sorcières, Shula est attaché au campement par une bobine énorme de ruban blanc « au cas où elle tente de s’envoler », et les cadres les plus évocateurs et inoubliables sont ceux qui montrent ces sorcières rangées sur leur camping, fixant la caméra comme ces rubans fantomatiques ondulent derrière elles.  

Le film de Nyoni est encore plus frappant à cause du jeune protagoniste qui est au centre de sa constellation étrange. Déterminée de trouver l’actrice parfaite pour le rôle de Shula, Nyoni a fait des auditions avec 1000 filles avant de revenir sur sa conviction que Maggie Mulubwa, une jeune fille que l’équipe de tournage avait croisée par accident pendent le repérage, était la seule qui pouvait jouer Shula. Son ancienne expérience comme actrice a du lui fournir un excellent instinct. Mulubwa est brillante dans le rôle, ses yeux exprimant un mélange de peur, de curiosité, de vulnérabilité, de défi, de tristesse et d’observation qui affiche une sagesse exceptionnelle pour son âge. Tout au cours du film, sa présence est poétiquement accentuée, jamais éclipsée par la cinématographie merveilleuse de David Gallego. Le résultat est un tableau remarquable qui soude la douleur humaine à une esthétique éthérée, nous amenant dans une réalité actuelle qu’aucun réalisateur n’a montré avant. Si I Am Not a Witch était le film à Cannes qu’on ne pouvait pas rater, Nyoni est donc une réalisatrice qu’il ne faut absolument pas ignorer.  

Close
Go top UA-100342494-1