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Le premier film du réalisateur kenyan Mbithi Masya, Kati Kati (2016) raconte l’histoire des âmes troublées dans la vie après la mort, comme elles luttent de surmonter des traumatismes personnels et des sentiments de culpabilité. Un film qui emploie le réalisme magique, Kati Kati nous offre une méditation sur les intersections entre la vie et la mort, le destin et l’introspection, en laissant entendre que notre capacité de dépasser le conflit dépend surtout de notre détermination à réfléchir honnêtement sur nous-mêmes.

kati 1En Kiswahili, kati kati veut dire entre deux endroits. Dans le film, ça fait référence au purgatoire étrange dans les prairies désertiques, où une femme, Kaleche (Nyokabi Gethaiga) se réveille soudain, n’ayant aucun souvenir de comment elle y est arrivée, ni du fait qu’elle est morte. La caméra zoome et on voit que ses yeux et son visage sont illuminés d’une manière spectrale. Le ronronnement de la bande-son produit un effet désorientant. Dans quelques secondes, on est déjà hypnotisé par ce film, qui nous hante avec ses échos et ses visuels et ses appréhensions sans origines.

Quand Kaleche tombe sur une sorte d’hôtel ou de complexe touristique, pas encore conscient du fait qu’elle est morte, elle trouve un groupe de clients qui jouent aux charades à côté de la piscine. Quand ils se retournent vers elle, ils ne sont pas surpris de la trouver dans un état de panique. Quand ils lui disent qu’elle est morte, ils s’attendent même à ce qu’elle coure et se précipite à travers le désert, jusqu’à ce qu’elle se heurte contre une barrière invisible. Le purgatoire de kati kati est enfermé sous un dôme transparent, et comment sortir n’est pas évident. C’est une sorte de variation mystique sur la série Under the Dome (2013). Mais contrairement aux tensions vicieuses et instincts primitifs qui bouleversent cette condition d’enfermement – et ceux des œuvres célèbres comme The Exterminating Angel et Huis Clos – il n’y a rien d’atroce dans kati kati. Celui-ci semble même plutôt agréable et comme si les personnages pourraient bien y rester s’ils le choisissaient. Il y a des loisirs, de la compagnie, et des conforts physiques. Tout ce dont les habitants de kati kati ont besoin, ils peuvent simplement l’écrire, et ça va apparaître le lendemain, par un livraison miraculeux.

kati 2Ce qui rend ce purgatoire comme une prison est le fait que les personnages mêmes sont troublés et hantés par des incidents dans leurs passés qui les ont laissés avec un fort sentiment de culpabilité ou avec des marques d’un traumatisme. Dans kati kati, l’échappatoire ne peut pas durer longtemps avant qu’on revienne forcément sur une réflexion peinée sur soi-même. Effectivement, la seule manière de sortir de ce purgatoire est de faire face à ses démons personnels. Comme elle tente de déchiffrer le monde miraculeux mais hanté de kati kati, Kaleche se renseigne sur les vies passées des autres habitants, ce qui réveille et catalyse leur soif pour l’honnête avec soi-même. La révélation la plus choquante vient d’un vieil homme qui s’appelle King, qui était anciennement prêtre et qui, quand son village a été attaqué dans des représailles politiques, n’a pas laissé entrer des paroissiens qui cherchaient désespérément un asile, décidant plutôt de s’enfermer dans l’église lui-même et de la protéger, ce qui a entrainé la mort de sous ses paroissiens. King est maintenant tourmenté par des visions de ceux-ci, et sa peau a commencé à devenir très pale, ce qui est signe d’une âme qui a intériorisé sa culpabilité et qui est sur le point de partir.

L’autre résident qui souffre d’hallucinations, c’est Thoma. Il a été dans kati kati le plus longtemps et par son charisme, il est devenu son leader implicite. Il aide Kaleche à s’habituer à kati kati, et au cours du temps ils passent ensemble, il se développe une attraction mutuelle qui a clairement une explication plus profonde. Dans une scène, quand Thoma joue au piano, Kaleche s’assieds sur ses côtés, en chantant avec lui avec recognition parfaite, déclarant qu’elle a entendue la chanson avant. On réalise plus tard que ce n’est pas une coïncidence. Dans la vie, les deux amoureux étaient mariés, mais l’alcoolisme de Thoma a entraîné leurs morts dans un accident de voiture fatal après qu’il a trop bu.

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Thoma reconnaît Kaleche, mais pas elle. Elle n’arrive pas encore à récupérer sa mémoire et souffre encore de l’amnésie. Thoma, ne se trouvant pas capable de faire face à ce qu’il a fait à sa femme, cache la vérité de Kalche. Il veut prolonger son état de déni autant que possible, ce qui manifeste encore comme l’alcoolisme. Pourtant des hallucinations terribles interrompent ses soirées insouciantes avec les autres résidents, surtout quand il se trouve tout seul dans sa chambre, visité et agressé par son sosie, dont la peau est aussi blanche, représentant l’âme torturée aliénée de Thoma. Dans le film de Masya, l’enfer n’est pas les autres, c’est soi-même tant qu’on évite l’introspection. Il y a une sortie mais ça exige qu’on s’engage dans un acte de l’introspection qui est cent-pour-cent honnête et qui n’a pas peur de se faire vulnérable. Le dédrnouement du film tourne autour de la question de si la présence de Kaleche va finalement permettre à l’âme de Thoma de se libérer de son piège à kati kati et de continuer son voyage spirituel.

Cet œuvre tellement nuancé au niveau des visuels et de l’allégorie n’est pas moins d’un accomplissement incroyable pour un réalisateur qui fait son premier film. Mais étant donné sa formation, ça a du sens. Anciennement il travaille en tant que vidéographe conceptuel, ce qui explique son talent pour développer des images saisissantes. Il était aussi un participant à l’atelier One Fine Day Film au Kenya, crée par Tom Tyker en association avec son partenaire à Nairobi, Ginger Ink Films, après la sortie de Soul Boy. Chaque année depuis, l’atelier réunis environ soixante réalisateurs et les projets les plus prometteurs sont sélectionnés pour être réalisés comme des longs métrages. C’est comme ça que Masya a fini par réaliser Kati Kati.

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Le cinématographe du film, Andrew Mungai, était aussi un participant à l’atelier de Tykwer et la bande-son a été composé dans le contexte d’un atelier de compositeurs aussi associés à One Fine Day Film. Tykwer s’est consacré à soutenir la création d’un cinéma africain indépendant et ça a atteint une nouvelle apogée artistique avec Kati Kati. Ce chef-d’œuvre esthétiquement exquis et spirituel porte une perspective unique sur le processus de reconstituer, admettre, et enfin surmonter leur culpabilité. Plutôt que mettre l’accent sur les facteurs extérieurs de la politique et de la société, Kati Kati nous rappelle l’impératif de l’introspection dans un monde bouleversé de conflit, que ce soit personnel ou collectif.

Dans la poésie cinématique de Masya, où l’ordre extérieur n’est composé que d’un désert minimaliste, les âmes de kati kati sont forcées à regarder à l’intérieur pour le sens et la vérité dans leurs vies. Regardant Kati Kati, on est mis en contact avec une sensibilité mystique qui évoque les qualités de magique et de transformation qui ont été louées par les premiers théoriciens du cinéma, qui disaient que le magique du cinéma devrait être considérée comme sa dimension distinctive.

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