Nanni-MorettLargement connu au niveau européen, le cinéaste italien Nanni Moretti se distingue définitivement par son caractère vif et unique. Sa carrière débuta par une caméra Super-8, achetée à l’âge de vingt ans et payée grâce à la vente de sa collection de timbre. Aucune expérience avant cela. Commençant avec deux courts métrages parodiques, l’un sur les contradictions bourgeoises (Paté de Bourgeois), l’autre sur la crise idéologique et militante de 1968 (La sconfitta), il se fait rapidement un nom dans le milieu du cinéma. Quinze ans plus tard, il fonde sa propre société de production de film, Sacher Film, nommé d’après son gâteau préféré, tout simplement.

En raison de sa (fâcheuse) tendance à opter pour un ton satirique et à déclarer avec vigueur ses convictions politiques, éléments typiques de sa filmographie, Moretti a souvent été au centre de l’attention. A cet égard, il a été l’objet de nombreux débats en Italie, où une coutume ancestrale invite les gens à juger les personnalités publiques sur leurs comportements plutôt que sur leur travail. Autant dire que sa personnalité a joué un rôle crucial dans sa carrière. Non seulement il n’a jamais eu un parcours aisé en Italie en tant que cinéaste, mais de plus beaucoup de ses films n’ont jamais attiré une attention internationale considérable, en grande partie en raison de la spécificité des références à la scène politique italienne et à son histoire récente.

Bien que le language de Moretti soit sans doute bien particulier et hermétique, beaucoup de ses films ont à coeur une profonde réflexion sur la nature humaine et ses sentiments. Son dernier film, qui a récemment attiré les regards des cinéphiles, en est un excellent exemple. “Ma mère” était le premier titre sur la liste des meilleurs films de l’année publiée chaque an par Les Cahiers du Cinéma. Présenté au Festival de Cannes en mai, ce dernier ouvrage en était revenu les mains vides. Quelques mois plus tard, la roue tourne, et la prestigieuse revue cinéphile livre son verdict: le film de Moretti est, d’après le journal, le meilleur film de 2015. Si ce succès est remarquable, il convient néanmoins de noter que le nom de Moretti avait déjà paru à de nombreuses reprises sur les pages brillantes des cahiers. La sympathie qu’ont pour lui les critiques de cinéma françaises est, en effet, loin d’être nouvelle. “Palombella Rossa”, une histoire semi-autobiographique dont la distribution en dehors de l’Italie a été particulièrement laborieuse, et “Habemus Papam », avaient déjà été primés par le célèbre classement français. La différence avec ce dernier long métrage est que pour la première fois de sa carrière cinématographique, Moretti parle au travers d’une voix féminine, celle de son alter ego Margherita, cinéaste dans la cinquantaine qui voit sa mère dépérir vers une mort inexorable. Le film est une oeuvre franchement inattendue de la part d’un cinéaste dont la filmographie entière est on-ne-peut-plus riche en contenu politique et en réflexions sur la société. Un nouveau Moretti s’aventure à explorer la dimension privée de la vie d’une femme, alors que son propre rôle se limite à celui du frère.

nanni-morettiNé à Rome, où il a tourné et produit la quasi-totalité de ses films et où il vit encore aujourd’hui, Moretti a une biographie bizarre qui ressemble aux histoires de ses personnages. En effet, dans chacun de ses films, le cinéaste donne son propre rôle à l’un des protagonistes, souvent joués par Moretti lui-même. Orienté vers des politiques de gauche mais fortement critique des milieux communistes italiens, amateur de cinéma et joueur professionnel de water-polo: voilà les trois caractéristiques principales de la vie de cinéaste, les mêmes que nous rencontrons ici et là au gré de ses films. Dans “Red Wood Pigeon”, Michele Apicella est un membre du Parti communiste italien et joueur de water-polo qui perd la mémoire dans un accident de voiture. Dans “Le Caïman”, Bruno Bonomo est un producteur de film louche qui se bat pour réaliser un film satirique sur le magnat politicien de droite, Silvio Berlusconi. Dans “Ma mère”, le personnage féminin est un cinéaste dont la vie et la carrière sont confrontées à une crise sans précédent.

280px-Caos_calmo_(2007)“La Chambre du fils”, un de ses films plus anciens et lauréat de la Palme d’Or 2001 au Festival de Cannes, est aussi une exploration des tragédies familiales. Le fils adolescent du psychanalyste Giovanni, joué par Moretti, perd accidentellement la vie lors d’une plongée sous-marine. Le cinéaste dépeint une autre perte dramatique, cette fois en tant qu’acteur, dans “Chaos Calme” d’Antonello Grimaldi, dans lequel Moretti interprète un homme qui apprend le décès de sa femme juste après avoir sauvé la vie d’une femme inconnue. Le «chaos» qui suit cet événement tragique va se développer, assez étonnement, de manière calme, le poussant à commencer une nouvelle vie et à changer radicalement de perspective alors qu’il passe ses journées assis sur un banc devant l’école de sa fille.

Dans l’ensemble, Moretti peut paraître assez lointain et insaisissable. Mais ses histoires nous concernent tous, notre façon d’être humain, notre conscience et nos actions dans notre société. Autant dire que chacun de ses films recèle en son for un message cathartique brillant. A nous d’ouvrir nos yeux!

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