The Florida Project (Sean Baker) est un film qui gagnera ton cœur alors même qu’il le brise. Son actrice principale, Brooklynn Prince, une fille de sept ans, incarne Moonee, une petite friponne irrésistible qui vit avec sa mère Halley (Bria Vinaite), une ex-stripteaseuse, dans un motel décrépit dans les marges de Disneyland qui s’appelle « Le Château Magique. » C’est un nom nettement ironique pour un endroit où mère et fille peuvent à peine joindre les deux bouts, ce qui pousse Halley a inventé des moyens de plus en plus désespérés pour assurer le loyer. En même temps, il y a quelque chose de terriblement sincère à ce nom « Le Château Magique » puisque chaque jour qu’elle y passe, Moonee éprouve son environnement comme son propre royaume sauvage, une source illimitée d’émotions, de distractions, et d’escapades.

Le film fait penser à Beasts of the Southern Wild (2012) dans son moyen de présenter son monde précaire à travers l’imagination d’une jeune fille de six ans. Il y a une vividité à la cinématographie, qui, différemment à son film fait d’un iPhone, le célèbre Tangerine (2015), a été filmé sur 35mm. « Il y a quelque chose que possède la pellicule que le digitale ne l’a pas, » Baker a dit-il dans son entretien avec Film Comment. « C’est cette qualité organique, quelque chose qui vit et respire dans la pellicule. Je voulais que les spectateurs ressentent et s’immiscent dans le film et je pensais qu’avoir ce matériel organique aiderait avec ce processus. » Son jugement était parfait sur ce point. Chaque moment du film The Florida Project respire l’intensité et la couleur d’un monde magnifié à travers les yeux d’un enfant. Les mouvements exaltants de la caméra la rendent comme un cerf-volant, et comme elle fait un travelling derrière Moonee et ses deux amis, Scooty (Christopher Rivera) et Jancy (Valeria Cotto) qui s’errent dans la périphérique du Disneyland, on se sent comme si on se précipite pour les rattraper – émerveillé par la transcendance pure et enfantine de leurs aventures.

Pourtant rien dans le film ne romance la pauvreté de ses personnages. Comme avec Tangerine, Baker a pris une approche consciemment journaliste et détaillée, prenant des voyages à Orlando pour interviewer des résidents et des managers à ces motels, tout en décidant parfois de leur embaucher comme des figurants et demandant leurs opinions sur le scénario. Baker lisait aussi des actualités envoyées par son coscénariste Chris Bergoch, qui lui a donné l’idée de filmer la situation des gens qui vivent dans des logements et des zones précaires, au bord de l’itinérance. Expliquant pourquoi il a choisi de développer ce sujet, Baker a dit, « Je donne une réplique à ce que je ne vois pas en ce moment dans le cinéma américain, au moins à un certain degré. Il y a des réalisateurs qui tentent de montrer ces réalités  mais on ne voit pas les grands studios le faire et ce sont eux qui peuvent parler à plus de spectateurs. » Il en a absolument raison. Les deux seuls films de l’année dernière qui ont été vus par un grand public et qui traitaient la Studio A24) et American Honey (qui était tourné par une réalisatrice britannique.)

Malgré sa volonté de mettre en lumière des réalités sociales ignorées, Baker évite de communiquer une morale simpliste. Il aurait pu rendre n’importe quel de ses personnages comme méchant, en rendant le manager du Château Magique, Bobby (Willem Dafoe), un horrible tyran, ou Halley une mère froide et égoïste, ou les intervenants sociaux comme les agents implacables d’un système qui n’a pas raison d’être, mais Baker sait que de telles incriminations ne seraient qu’une fausse catharsis, une compréhension noir et blanc d’un monde complexement brisé.

Chacun de ses personnages est beaucoup plus complexe. Willem Dafoe maîtrise son rôle comme un homme déchiré entre son désir de protéger ses clients (surtout Moonee) et son besoin de ne laisser pas échouer son business. Et puis, il y a la présence très polarisante de Halley. C’est une tête brûlée dont le comportement pose parfois un risque à Moonee, mais en même temps c’est une femme vulnérable qui a résisté admirablement à ses circonstances et qui lutte furieusement pour avoir un toit sur la tête de sa fille (et qui sans doute serait sans abri si elle ne prenait pas des mesures extrêmes.) Halley est aussi la meilleure amie de sa fille, et on voit dans l’esprit fougueux et résistant de Moonee que sa mère lui a été modèle dans son refus de se résigner dans un monde difficile. Leur lien est animé par deux actrice avant inconnues, Bria Vinaite (que Baker a trouvée sur Instagram) et le précoce Brooklynn Prince. Similairement au court métrage Sing, qui a gagné aux derniers Oscars, The Florida Project témoigne du potentiel peu utilisé des jeunes acteurs. On parle même d’une nomination éventuelle pour Brooklynn Prince pour la catégorie de Meilleure Actrice dans un Second Rôle et elle sera la plus jeune à avoir reçu cet honneur.

En considérant à quel point son film est axé sur le point de vue des enfants, ce n’est pas surprenant que Baker a mentionné The Little Rascales comme une de ses influences. Bien sûr la dimension comique de The Florida Project est beaucoup plus contredite par des sous-courants de précarité évoquant des liens avec des films plus sophistiqués sur des gens qui luttent de survivre sur les marges de la société capitaliste aux États Unis. Dans la même veine de American Honey, le scénario de Baker brouille la ligne morale entre la destitution financière et des mécanismes financiers malhonnêtes, comme Halley vend des produits parfums surévalués et des bracelets Disney volés pour éviter les seules alternatives qui lui sont possibles : la prostitution ou l’éviction. Avec les scènes de Moonee en train d’amasser des bibelots dans un magasin 99-cent, et du quartier en train de célébrer quand une vielle immeuble décrépite prends feu, The Florida Project fait un commentaire de défi sur le gouffre insensé de capitalisme américain qui est très similaire à ce qu’on a vu dans le documentaire provocateur Fraud (2017).

Mais s’il y a un film qui reste essentiel à la compréhension de l’essence de The Florida Project, ce serait Beasts of the Southern Wild. Conduits par l’impulsion de leurs protagonistes de tirer de l’exaltation et de sens de leurs environnements abandonnés périphériques, ils présentent l’imagination comme une arme à double tranchant, également comme échappatoire et comme forme de résistance spirituelle à l’épreuve. Ils culminent tous les deux dans une séquence implicitement rêveuse qui atteint à un niveau d’émotion bouleversant. Juste après que Moonee prends la main de sa meilleure amie, en préparation pour leur dernière aventure autour de Disneyland, Baker reprends son esthétique iPhone signature, ce qui donne au moments qui suivent une qualité d’impermanence spécifique au digital. Le dernier plan du château magique de Disneyland derrière elle et Jancey dure qu’une seconde avant que le film se coupe. C’est dans ce moment volé et fugace qui ton cœur se gonflera et puis se brisera, comme tu ressentira le monde impossiblement vivide de Moonee disparaître.

 

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