Récemment sorti dans les salles de cinéma françaises, Atlal (2016) de Djamel Kerkar est un documentaire rare sur la mémoire de la décennie noire en Algérie qui hante encore le pays. Quand la guerre civile a éclaté entre le gouvernement et les militants islamistes dans les années quatre-vingt-dix, elle a laissé dans son sillage plus de 200,000 morts. Pourtant les images de cette époque traumatique en Algérie sont mal connues aujourd’hui, et Kerkar commence son film par signaler cette amnésie historique. Des images brutes en VHS de murs détonnés, de maisons abandonnés, et de tas de débris apparaissent sur l’écran avec qu’une seule date, 1998, comme explication – suivis par des plans de la même région désolée presque de vingt ans plus tard. L’anonymat de ce paysage hanté, du passé et du présent, inquiète les spectateurs d’une manière qui fait penser à la séquence d’ouverture de Nuit et brouillard de Alain Resnais.

Le documentaire de Kerkar est similaire à celui de Resnais dans le sens où il perturbe et interroge l’histoire à partir de ses traces dans le présent. En arabe, « atlal » veut dire « ruines » et entend une forme ancienne de poésie dans laquelle le poète revisite les lieux abandonnés de son passé et tire l’inspiration de leurs vestiges. C’est ainsi que Kerkar structure son documentaire. Les premiers vingt minutes se déroulent dans le silence, pendant que Kerkar visite et contemple les ruines de ce paysage qu’on apprend être le village de Ouled Allal, décimé en 1997 au milieu des extrêmes violences entre l’armée nationale algérienne et le GIA (Groupe islamique armé). Ce n’est qu’après une méditation prolongée sur les ruines physiques de Ouled Allal que Kerkar commence à tirer les témoignages des habitants. Il laisse raconter les histoires de trois hommes de trois générations différentes qui s’étaient fuis le village pendant la guerre. Kerkar ne leur pose pas de questions, il n’emploie aucune voix-off. Au lieu des explications, il s’appuie sur l’art de atlal, laissant le paysage évoquer leurs souvenirs.

Le plus vieux dans ce triptyque générationnel de Atlal est un fermier qui a pris les armes contre les islamistes pendant la guerre civile pour défendre sa terre, la même terre que sa famille a libérée des colons français quatre décennies plus tôt. Malgré la pauvreté qu’il a éprouvée après ces années noires, il insiste qu’il ne pourrait jamais quitté Ouled Allal. Quand il regarde cette terre, il ressent encore la mémoire sacré de l’indépendance algérienne qui subsiste sous la strate plus récente des souvenirs très noirs. Son attachement émotionnel à son village et décision d’y reprendre sa vie sont reflétés dans les images du documentaire, comme Kerkar saisit des arbres et des fleurs repoussant encore parmi les ruines, des maisons demi-reconstruites, et des visages d’enfants regardant par les fenêtres de murs nouvellement érigés. La première « strophe » filmique de Atlal exprime la conviction de ce vieil homme que même quand la vie est brutalement interrompue par la mort et l’atrocité, elle a un moyen de se réaffirmer toujours.

En contraste avec la génération qui a connu l’indépendance est le personnage d’Abdou, 25 ans, né à Ouled Allal en pleine guerre et qui ne rêve qu’à quitter Ouled Allal pour aller en Europe. Jusqu’à présent, il n’a connu que le traumatisme et la pauvreté chronique. Son père était assassiné par les islamistes pendant la guerre. Pendant son enfance, dit-il, il a été « bercé » par le son des bombes. Devant la caméra, Abdou affecte l’air nonchalant d’un mec cool, mais ses remarques sortent souvent comme des éclats expressifs, nous choquant lorsque on s’y attend le moins. C’est lui le poète parmi les sujets du documentaire, car il compose des chansons de rap qu’il partage avec des amis autour d’un feu de camp sur un fond d’immeubles abandonnés et décomposés. Ses paroles ressemblent à la tradition poétique de atlal, s’inspirant directement des ruines de Ouled Allal, leur paysage hanté et leur manque d’espoir qu’elles incarnent pour lui. Le silence qui pesait fortement sur le documentaire donne, au fur et à mesure, à des mots d’Abdou et ses amis pendant qu’ils chantent leur désespoir en pleine nuit, ce qui devient symbolique de cette mémoire obscurcie de la décennie noire.

Pourtant les derniers moments du documentaire retombent dans le silence en se concentrant sur le personnage de Lakhdar, 40 ans, qui vient rejoindre le feu de camp avant de partir s’errer tout seul. Sa femme et ses enfants vivent actuellement dans un autre village et il veut désespérément les revoir. Mais ce dont il a témoigné pendant la guerre, les enfants et les bébés massacrés devant ses yeux, l’a laissé irrévocablement traumatisé et lui a rendu impossible de reprendre sa vie normale. Il n’est ni comme le vieux paysan, capable de continue sa vie, bien difficilement, comme avant, ni comme Abdou, encore assez jeune pour rêver d’une nouvelle vie ailleurs. Comme Kerkar fixe le visage de Lakhdar en gros plan, ce dernier regardant silencieusement dans le vide, on devient sombrement conscient qu’il passera toute sa vie enfermé dans ses souvenirs atroces, essayant désespérément de se sortir de la décennie noire.

La dernière partie du documentaire est en net contraste avec les images précédentes des villageois en train de reconstruire leurs vies, car elle nous laisse avec l’impression que Ouled Allal n’émergera jamais de l’ombre du passé traumatique. On voit les figures fantomatiques de Abdou et Lakhdar s’errant autour du feu et parmi des immeubles qui s’écroulent encore et qui commencent à ressembler de plus en plus les images du VHS prises en 1998. Ça crée une résonance déprimante entre présent et passé qui rappelle à quel point les cicatrices de l’histoire perdurent indélébilement.

 

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